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Camille Claudel
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Parcours
(Extrait)
Depuis une vingtaine d’années, le nom de Camille resurgit d’un injuste oubli.
Personnage fascinant au destin tourmenté, artiste inclassable, amoureuse déçue, intransigeante pour son idéal qu’elle « habille de pourpre et couronne d’or », Camille est enfin sortie de l’ombre. Notre époque, avide de mythes et de symboles, se l’approprie peu à peu, et parfois même, l’utilise pour en donner l’image d’une femme victime d’un maître despotique, d’une famille ingrate et d’une société misogyne. On doit à la vérité plus de mesure et de prudence envers l’être observé qui échappe à la réalité par mille détours pour révéler moins une anatomie que le reflet de son âme.
Malgré la mise en garde de son frère Paul, j’ai tenté, en puisant aux sources, de retracer cette « lamentable histoire », et « l’affreux malheur » de la vocation artistique. Aujourd’hui il est plus aisé d’aborder le sujet puisque « l’or » que lui faisait miroiter Rodin est « bien à elle », reconnu par tous, et dégagé de la gangue corruptrice. Au travers de ces longues années au côté d’une artiste, souvent aimée, toujours admirée, parfois rejetée, je pense avoir accompli un devoir de réparation envers une femme qui a peiné sur une route sans joie, sans gloire, comme s’il y eût une dette à payer, une expiation, en quelque sorte, au Génie de l’Art.(…)
Faire le portrait de Camille n’est pas simple. Prendre pour acquis ses traits spécifiques sur un fond d’idéal de ressemblance serait une erreur.
Paul Claudel se souvient de sa sœur en termes mêlés d’admiration et de dégoût. Dès l’enfance, des liens très profonds se nouent entre eux, Camille dominant Paul. De quatre ans son aînée, elle exerçait sur lui « un don féroce de raillerie » dont il eut à souffrir, et dont il s’affranchira pendant la liaison de Camille et Rodin. Le point de rencontre de ces deux personnalités exceptionnelles se situe dans la soif de créer, se prenant pour modèles dans leurs premières œuvres. Camille sculpte son frère quatre fois. Ces bustes portent des noms évocateurs : « Jeune Achille », « Jeune Romain ». Ils sont révélateurs de l’admiration qu’elle témoigne à son frère. Un exemplaire du « Jeune Romain » en plâtre est resté dans la famille de Louise de Massary, sœur de Camille et de Paul. C’est là que je le vis pour la première fois. J’en acquis un exemplaire en bronze.
De même Paul se souvient de Camille dans son premier théâtre. Malgré ses voyages lointains, la pensée de sa sœur ne cessa de l’accompagner… Mais il ne comprit son calvaire qu’après la mort de celle-ci. Il en fait l’aveu dans une lettre à Marie Romain-Rolland : « On m’a donné d’un seul coup à envisager le déchirement, l’effroyable destin de cette pauvre sœur ; et, pour la première fois, je l’ai compris que sans mon continuel éloignement de France, j’aurais pu faire quelque chose. J’ai compris que cette œuvre pathétique, liée d’un bout à l’autre, de « L’Abandon » à « Persée » n’a été qu’une confession. (…)
Ce prénom même de « CAMILLE », avant l’histoire de ma collection, n’évoquait rien de particulier, si ce n’est celui de mon père : « Jacques-Camille Paris », premier Secrétaire au Conseil de l’Europe, mort en pleine force de l’âge. Le nom de CLAUDEL, en revanche, émergeant des forêts vosgiennes, avait été rendu célèbre par le poète-diplomate. Dans un premier temps, c’est donc plus par piété filiale que mue par l’intérêt esthétique que j’ai acheté des sculptures de Camille Claudel. Je ne me souviens pas avoir jamais entendu prononcer le nom de l’artiste dans ma famille avant l’âge de vingt ans !
C’est un marchand spécialisé dans l’Art Nouveau qui me mit sur la piste des œuvres de Claudel.
Au fil des ans, je lui achetai : « La Valse », « La Joueuse de Flûte », « La Fortune », « Les Causeuses ». Nous discutions âprement des prix, qui n’atteignaient pas la cote actuelle parce qu’il n’y avait pas d’acheteurs pour Camille Claudel.
Les choses auraient pu en rester là si ma route n’avait croisé celle de Jacques CASSAR, historien qui avait commencé un important travail sur Paul Claudel, ses ascendants, son cadre de vie à Villeneuve-sur-Fère, ses habitants, la maison natale…. Ses recherches le conduisirent naturellement à Camille. Il vint chez moi photographier les œuvres que je possédais. Grâce à lui, l’idée germa en moi d’explorer ces objets d’art, et la main qui les avait conçus.
L’intérêt d’une biographie d’artiste doit dépasser les faits anecdotiques pour atteindre la substance fondatrice de l’œuvre, l’idée fondamentale. Généreusement, Jacques Cassar me communiqua les résultats de ses premières recherches et me proposa d’écrire un ouvrage en collaboration, lui se réservant la partie historique, moi l’étude esthétique. Une fin prématurée l’empêcha de mener à bien ce projet. Les archives de J Cassar furent publiées en 1987, trois ans après la sortie de mon premier ouvrage : « Camille Claudel » , avec les textes des professeurs Lhermitte et Allilaire et, Bernard Howells, Maître de Conférence au King’s College. (…)
A Villeneuve, je rendis visite à François de Massary qui m’ouvrit tout grand la porte de la maison familiale avec ses souvenirs. « L’Aurore », qu’il appelle « La Belle Aurore », le dessin de « Louis Prosper Claudel », « L’homme penché », « Le Vieil Aveugle Chantant », « L’Homme aux Bras Croisés », « Diane », « Le Jeune Romain » étaient dispersés dans la maison et même dans le grenier où je retrouvai le buste en plâtre légèrement abîmé d’une femme inconnue, dans le creux duquel s’était niché un couple de loirs. François de Massary eut toujours à cœur de prêter ses trésors aux diverses expositions consacrées à l’artiste. Il fut l’éditeur des œuvres en plâtre, dont j’acquis les bronzes un par un.
C’est à Villeneuve aussi que je rencontrai la petite fille de Maria Paillette, l’amie d’enfance de Camille. Son portrait avait résisté au temps, malgré sa relégation dans la soupente d’une très vieille ferme. Madame B. le descendit, munie d’une brosse à chiendent qu’elle passa d’un geste énergique sur la toile. A ma proposition de l’acheter, elle me répondit qu’elle ne pouvait pas « vendre sa grand-mère ».
La Providence m’a permis d’approcher des descendants d’artistes et de marchands liés au souvenir de Camille Claudel. Je fis la connaissance de la petite fille du peintre norvégien Frits Thaulow, ami de Rodin, pendant l’exposition Claudel au Millesgarden en Suède. Elle me céda « La Valse » et « La Petite Châtelaine » plâtres patinés conservés par son père depuis 1893. (…)
D’année en année, j’engrangeai documents et témoignages qui enrichirent mon sujet et me mirent sur la piste d’œuvres nouvelles. (…)
Aux sculptures de la première heure s’en ajoutèrent d’autres au gré des occasions. « L’Âge Mûr », le torse de « Clotho », la grande « Implorante », « Rêve au coin du Feu », « La Profonde Pensée », la « Tête d’Esclave », « La Valse » en gré flammé, la « Femme Accroupie » intacte en plâtre patiné, etc… Cette dernière conforta l’idée que le « Torse de Femme accroupi » retrouvé dans l’atelier de Camille après l’internement était en morceaux.
A la suite des nombreuses expositions, des exemplaires non localisés firent leur apparition. « La Valse » avec voiles, à Oslo ; une version des « Causeuses », sans paravent, en marbre aux Etats-Unis, une « main » en bronze, en Australie, un autre « Rêve au Coin du Feu », en Argentine, les « Causeuses » en plâtre en Suisse. D’autres attendent leur heure : « L’Hamadryade » en marbre et bronze, « Les Causeuses », avec paravent en marbre. (…)
Dans ce survol, trop succinct, des étapes de mon parcours Camille Claudélien, je ne saurais conclure sans évoquer la raison de la présence de l’artiste au Musée Marmottan Monet. On la doit à un faisceau de hasards.
Chaque année, la Société Nationale des Beaux Arts présente une Exposition d’œuvres d’artistes contemporains. Le vice-président de la Société, Kojiro Akagi est un ami. Il me demanda de confier quelques œuvres de Camille Claudel, qui était l’invitée d’honneur à ce Salon avec Auguste Lapère et Henri Le Sidaner. En accord avec le président et le secrétaire général de la S.N.B.A, Monsieur Etienne Audfray et Monsieur Guy Perron, j’acceptai. Le jour de l’inauguration, je fis la connaissance de Monsieur Jean-Marie Granier, de l’Institut de France, directeur du Musée Marmottan Monet, qui invita Camille en ses murs. Qu’il en soit vivement remercié.
Dans ce cadre d’exception voué à l’Impressionnisme, c’est un vrai bonheur de contempler les œuvres de Camille Claudel. Et j’admire la lucidité du critique Louis VAUXCELLES proclamant déjà : il n’y a que « deux grands noms de femmes dans l’art contemporain : Berthe Morisot et Camille Claudel ».
Pour ce qui est de Camille, son génie fulgurant a fasciné tout mon parcours. Il m’appelle, aujourd’hui plus que jamais, sur une voie inépuisée, tant est vrai la formule de son frère : la Femme porte, gravé au front, le mot MYSTERE ».
Reine-Marie PARIS
Jeudi 28 avril 2005
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